Le monde n’a pas changé. Mais la manière dont nous le mesurons vient de changer.
Du marché d’Avéta aux Nations Unies, une même question : avec quel instrument regardons-nous le monde ?
Au marché d’Avéta, le boucher n’a pas besoin d’être géographe pour savoir qu’une mesure dépend de l’instrument utilisé. Une cliente lui demande un kilogramme de viande de bœuf. Il pose la viande sur sa balance : 1 kg.
Imaginons maintenant que la balance soit mal réglée et indique 1 kg alors que la viande pèse en réalité 800 grammes. La viande est réelle. Le morceau est réel. Mais la mesure est fausse. Changeons de balance, et le résultat change. Le morceau de viande, lui, n’a pas changé.
Cette scène toute simple permet de comprendre une question qui vient d’être portée aux Nations Unies : comment représentons-nous le monde ?
La Terre est ronde, la carte est plate
La Terre est une sphère. Une carte est une surface plane. Pour passer de l’une à l’autre, les cartographes utilisent des projections. Aucune projection ne peut conserver parfaitement à la fois les formes, les distances, les directions et les superficies. Chaque choix privilégie certaines propriétés. Priorité, voilà le mot. La projection de Mercator, conçue au XVIᵉ siècle notamment pour faciliter la navigation, reste utile pour certains usages. Mais elle déforme fortement les superficies à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. Mercator n’est pas une mauvaise projection. Elle a ses avantages et ses limites. La grande question est : qui a imposé cette projection ?
C’est ainsi que l’Afrique peut apparaître beaucoup plus petite qu’elle ne l’est réellement. Le Groenland, par exemple, peut sembler comparable à l’Afrique sur certaines cartes, alors que l’Afrique est environ quatorze fois plus vaste. L’Afrique n’a pas changé de taille. C’est sa représentation qui change.
Le Togo pose la question à l’ONU
Le 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté la résolution « Correct the Map », portée par le Togo au nom du Groupe africain et soutenue par l’Union africaine. Elle encourage l’utilisation de projections qui représentent plus fidèlement les superficies réelles des continents lorsque la comparaison des tailles est importante, notamment la projection Equal Earth. La résolution a été adoptée par 164 voix contre une, avec six abstentions.
Le ministre togolais des Affaires étrangères, de la Coopération, de l’Intégration africaine et des Togolais de l’extérieur, ProfesseurRobert Dussey, a défendu cette initiative devant l’Assemblée générale. L’enjeu n’est pas d’interdire Mercator ni d’imposer une carte unique : il s’agit de mieux choisir la représentation selon ce que l’on veut montrer et comparer.
Et c’est là que la balance du boucher nous revient en tête. Pour comparer deux poids, il faut savoir avec quelle balance on les mesure. Pour comparer les superficies des continents, il faut aussi savoir avec quelle projection on les représente.
Une carte n’est pas seulement une carte
Ce débat peut sembler réservé aux géographes. Il ne l’est pas. Les cartes sont partout : dans les salles de classe, les manuels, les atlas, les téléphones et les livres pour enfants. Elles nous apprennent à regarder le monde.
Ce que nous voyons régulièrement finit par devenir familier. Une représentation peut donc influencer notre perception, même lorsque nous ignorons les choix techniques qui se trouvent derrière elle. La carte n’est pas le monde. Elle est un instrument pour le regarder.
C’est aussi la question de Carta’a
C’est à cet endroit que cette réflexion rejoint le projet Carta’a des Éditions AZUR. Pourquoi une maison d’édition s’intéresserait-elle aux cartes ? Parce qu’une carte peut faire plus que montrer des frontières. Elle peut raconter un territoire, faire découvrir une ville, transmettre une histoire, montrer un patrimoine, rapprocher des espaces et permettre à un enfant de mieux situer son pays, son continent et son monde.
Pour les Éditions AZUR, qui portent l’ambition de faire entendre et découvrir les voix d’Afrique, Carta’a ouvre une autre manière de représenter l’Afrique. Des livres pour raconter. Des cartes pour situer. Et, dans les deux cas, une même ambition : mieux regarder le monde depuis l’Afrique. Au marché d’Avéta, le boucher sait qu’une balance n’est jamais le morceau de viande. Aux Nations Unies, le Togo vient de rappeler qu’une carte n’est jamais le monde. Mais l’instrument que nous choisissons peut changer ce que nous voyons.